2025/09/16 (火) 15:52~2025/09/17 (水) 6:12
- wmt02379
- Dec 18, 2025
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Updated: Dec 21, 2025
2025/09/16 (火) 15:52
Je retrouve par hasard en furetant dans ma messagerie l'annonce que je fais l'été 2023 à un ami de la disparition de Renata Scotto, la plus grande sans doute des Butterfly, qui me paraît alors marquer "la fin d'une époque, qui ne reviendra pas, et qui était plus belle". De ce rôle qui m'est particulièrement cher (monter l'oeuvre avec trois dames marionnettistes de Tokushima, très rétives au départ et débridées à l'arrivée, pour manoeuvrer la poupée qui incarnait l'enfant est mon plus beau souvenir de théâtre, et j'en ai quelques-uns), je retiens avec elle la Pampanini et la Steiber, sur laquelle j'aurai l'occasion de revenir.
Pampanini fut distribuée dans Butterfly par Toscanini dans les années vingt, elle y trouva le rôle de sa vie.
Un bel di
Scène de la lettre
Con onor muore
Steber y fut sublime, comme tout ce à quoi toucha cet extraordinaire soprano tous-terrains, contemporaine de Gene Tierney à qui elle ne le cède guère en beauté.
Entrée du 1
Un bel di
Con onor muore
Quant à Scotto...
Entrée du 1
Un bel di
Ora a noi
Qui troncarla conviene
E questo ? E questo ?
Che tua madre dovrà
Con onor muore
Elle mourut le 16 août 2023. Voici ce que j'écrivis à François Lachaud lorsque j'appris la
nouvelle : "Ce soir est de tristesse, la plus grande des Butterfly nous quitte.
Si cela ne se suffisait pas, elle restera à jamais pour moi la partenaire de qui tu sais dans une scène de Rigoletto à jamais inégalable.
Adolescent, j'étais fou de cet enregistrement, comme du duo de Traviata avec Lorengar :
Je crois que tout ce que j'aime dans le chant lyrique est concentré dans ces deux enregistrements. Quelle chance est la nôtre d'y avoir accès, et que je plains ceux qui n'y sont pas sensibles".
2025/09/17 (水) 5:37
« C'est sur la recommandation de ma costumière, Mme Shimotomai, que, courant 2007, on avait pris contact avec moi depuis Tokushima, une ville de l'île de Shikoku, peu éloignée à vol d'oiseau de Kyoto et d'Osaka, mais extrêmement difficile d'accès du fait de sa situation insulaire.
On me proposait, ce qui me surprit beaucoup, de mettre en scène Madame Butterfly, chose que précisément on demande rarement au Japon à un étranger du fait des aspects vernaculaires du cadre et de l'intrigue. Au contraire, il n'est pas rare que de grandes maisons d'opéra occidentales fassent appel en l'occurrence à des scénographes et à des costumiers japonais. La proposition venait de l'une de ces troupes d'« opéra des citoyens » (shimin opera), une spécialité japonaise, avec laquelle Mme Shimotomai (qui devait d'ailleurs fournir les costumes du spectacle) était en relation de travail. Concrètement, un couple de chanteurs professionnels qui enseignait la musique chorale à des amateurs de la ville présentait une fois l'an une œuvre du grand répertoire, avec de jeunes professionnels dans les rôles principaux, et des amateurs locaux dans les rôles de complément, le chœur et l'orchestre.
On aura compris que je n'étais guère excité par la proposition : j'ai une prédilection pour Madame Butterfly, qui constitue l'un des sommets du japonisme. Je ne suis pas le seul
d'ailleurs : Puccini lui-même y voyait « l'opéra le plus senti et le plus expressif [qu'il ait] jamais conçu », et j'ai raconté autrefois (Le tour du monde en deux mille Butterfly, éditions Le Bois d'Orion, 2000) la destinée, flamboyante et dérisoire à la fois, de Tamaki Miura, la première Japonaise à avoir chanté le rôle (London Opera House 1915), et qui l'aurait, selon une tradition auto-proclamée et donc invérifiable, donné 2000 fois (!) durant vingt ans à l'Opéra-Comique, au San Carlo, au Bolchoï, etc., et surtout dans le cadre d'incessantes tournées dans les grandes et petites villes des États-Unis.
J'étais d'autant moins excité à l'idée de travailler dans ce contexte semi-amateur que j'avais toujours eu un problème avec les représentations de Butterfly auxquelles j'avais assisté : ce problème était l'enfant, qui selon le livret ne peut avoir plus de deux ou trois ans, mais qui pour des raisons évidentes est toujours représenté (le rôle est muet) par un garçonnet de six ou sept ans au minimum, invariablement épouvanté par les glapissements de la grosse dame qui se livre devant lui à de grandes manifestations de désespoir amoureux, et à des protestations non moins hystériques d'amour maternel dans la scène précédant le suicide.
Bref, la proposition émanant de Mme Shimotomai, je ne pouvais faire autrement que de me rendre à Tokushima comme les organisateurs m'y invitaient pour discuter de leur proposition, mais j'étais bien décidé à refuser si, comme tout le laissait supposer, les conditions de la représentation ne me plaisaient vraiment pas.
Le voyage en soi était toute une expédition. Il fallait prendre le car à la Gare de Kyoto, traverser, souvent dans d'interminables embouteillages, toute la banlieue sinistre qui conduisait à Osaka puis à Kobe, et s'en aller emprunter ce qui fut longtemps le pont suspendu le plus long du monde entre la ville d'Akashi et l'île d'Awaji, qui formait comme une pierre de jardin japonais entre l'île principale et celle de Shikoku.
Le décor alors changeait du tout au tout : Awaji ayant été laissée longtemps à son isolement, on passait en quelques kilomètres du pire de la modernité japonaise, ce qui n'est pas un vain mot, à un paysage resté pastoral. À l'autre bout d'Awaji, un système de ponts plus modestes conduisait au littoral de Shikoku, et de là rapidement à la ville de Tokushima.
C'est une fois l'autocar arrivé sur Awaji que j'eus comme une illumination : je me souvins en effet confusément qu'il existait sur l'île, mais aussi dans la région voisine à Tokushima, une tradition de théâtre de poupées paysan qui avait survécu aux côtés de la tradition savante du bunraku d'Osaka, et qui était pratiqué aujourd'hui par des femmes. C'était bien le diable s'il n'y avait pas dans ce répertoire une poupée de petit garçon, et je me promis de n'accepter la proposition qui m'était faite que si les organisateurs mettaient à ma disposition, pour incarner l'enfant de Butterfly, la poupée en question, et les trois femmes qui, comme au bunraku, étaient susceptibles de la manipuler.
Mes interlocuteurs furent évidemment sidérés : ayant fait leurs études dans un grand conservatoire de musique occidentale à Tokyo, ils ne connaissaient strictement rien à cette tradition populaire locale, sans doute avaient-ils aussi à son égard le préjugé de la culture dominante pour un art présumé inférieur, mais ils jouèrent le jeu, découvrirent qu'il y avait dans la région de Tokushima vingt-cinq groupes de bunraku féminin, dans leur répertoire effectivement un rôle de petit garçon, et je me retrouvai donc quelques semaines plus tard face à trois dames d'âge moyen avec leur marionnette.
Le premier contact fut plutôt réfrigérant. Elles ne connaissaient que leur propre répertoire, et la manipulation qui lui correspondait sur une narration et un accompagnement au luth à trois cordes, ou shamisen, également invariables. Et voici que cet étrange étranger leur demandait une manipulation originale, sur une musique nouvelle et des paroles dans une langue étrangère qu'elles ne comprenaient pas. Mais nous avions plusieurs répétitions, étalées sur plusieurs week-ends, et donc un peu de temps devant nous : je leur expliquai soigneusement la situation des trois scènes dans lesquelles elles devaient intervenir, j'en traduisis précisément l'italien à leur intention et je leur expliquai, mesure par mesure et gestes à l'appui, ce que j'attendais d'elles. Et elles finirent par se prendre au jeu, répétant entre nos rencontres et allant en définitive jusqu'à prévenir mes désirs, inventant d'elles-mêmes des mouvements que je ne leur avais pas demandés et qui faisaient appel à une manipulation virtuose : c'est ainsi que pendant le duo du deuxième acte au cours duquel Butterfly et sa suivante parsèment de fleurs le sol de la maison au moment du retour tant espéré de l'officier de marine américain, l'enfant jouait à ramasser des pétales, les lançait en l'air et répétait cette gestuelle qui nécessitait en l'occurrence une coordination parfaite entre la première manipulatrice, qui actionne la tête de la poupée et sa main droite, et la seconde qui manipule la main gauche.
Inutile de dire que ce fut un coup de foudre lorsque je mis finalement en présence Butterfly et son fils, qui, animé par mes gentilles manipulatrices (lesquelles seraient bien entendu couvertes de noir de la tête aux pieds pendant la représentation), était à la fois craquant et intensément expressif, bien plus que tous les enfants empotés que j'avais vu dans ce rôle et dont la malheureuse Butterfly ne savait le plus souvent que faire.
Quant à moi, parvenir à ce point à unir l'opéra occidental et le théâtre traditionnel japonais, qui avaient été les deux passions de ma vie, quoique dans cet ordre toutefois, me donna le sentiment d'avoir atteint le but d'un très long voyage ».
Norma, un parcours de création entre France et Japon, 2023 (inédit)
2025/09/17 (水) 6:12
« Tamaki (voix off préenregistrée) : La presse anglaise ayant abondamment parlé du concert de charité de l'Albert Hall, je devins célèbre du jour au lendemain. C'est ainsi qu'au printemps suivant je vois une énorme voiture se garer devant l'endroit où nous logions. On me fait appeler, et je me retrouve face à Wladimir Rosing, le grand ténor russe, qui m'explique que comme il ne peut plus travailler à Paris du fait de la guerre, il veut monter une saison lyrique à Londres. Bien sûr il pense à Eugène Onéguine et à La Dame de Pique, ses grands succès, mais il envisage aussi de monter Butterfly, et comme je suis japonaise il pense à moi pour le rôle. Ah oui, lui dis-je, et dans quels délais? Deux mois. Le problème c'est que je n'ai encore jamais vu Butterfly, inutile de préciser que je n'ai jamais chanté le rôle. Cela dit j'ai bien conscience que pareille chance ne se présentera pas deux fois, et après en avoir parlé à mon mari Masatarô qui me presse d'accepter, je me précipite le soir même chez le libraire, j'achète la partition, je l'apprends à raison de dix pages par jour, et me voila prête pour la première, le 31 mai 1915. Bien entendu, l'idée d'une Japonaise dans Butterfly fait sensation, et la salle est comble. Arrive le deuxième acte, et le moment où le canon du port tire une salve de bienvenue lorsque le bateau qui ramène Pinkerton fait son entrée dans la rade de Nagasaki.
Le rideau se lève, découvrant un paysage marin. Tamaki chante Vedrai, piccolo amore (accompagnement préenregistré et bruitages de bombardements). L'accompagnement musical s'interrompt en désordre, tandis que Tamaki continue imperturbablement à chanter.
Voix d'homme (off) : Madam Miura, if you don't leave the stage, you're going to be killed !
Tamaki sort à la hâte. Noir brutal, tel une coupure d'électricité.
Tamaki (voix off préenregistrée) : C'était la première attaque de Londres par les dirigeables Zeppelin! Je sortis de scène comme une folle, et une fois dans les coulisses je jetai un coup d'oeil par la fenêtre. Les dirigeables étaient éclairés par le faisceau des projecteurs, et brillaient comme des broches de diamant dans le ciel sombre, tandis que les obus de la défense aérienne illuminaient les alentours en explosant. La batterie de DCA étant proche de l'Opéra, les canons faisaient un bruit assourdissant. Au loin, un grand incendie s'élevait depuis les zones bombardées. C'était ma première expérience d'un bombardement aérien, et j'étais morte de frayeur, mais c'était beau aussi, cent fois plus beau que les feux d'artifice que l'on tire sur le fleuve à Tokyo durant l'été. Mais je me disais que si de telles destructions étaient possibles dans une ville de pierre et de brique comme Londres, que serait-ce dans une ville de bois comme Tokyo : ne serait-elle pas transformée l'espace d'une nuit en un désert de cendres? Malheureusement, trente ans après mon pressentiment ne s'est que trop vérifié, et Tokyo, Osaka et Nagoya ne sont plus aujourd'hui que ruines calcinées. La maison où j'habitais à Tokyo a brûlé en mai de l'année dernière, mais j'ai pu me réfugier à la campagne et j'ai sauvé les deux trésors qui me sont le plus chers : ma partition et mon costume de Butterfly. Quoi qu'il en soit, vous le voyez, ma première Butterfly ne dépassa pas le milieu du deuxième acte. Cela n'empêcha pas les représentations de connaître un tel succès que le bruit s'en répandit jusqu'en Amérique, d'où je reçus bientot une proposition de contrat de la part de Max Rabinoff, le directeur de la Compagnie Lyrique de Boston. J'obtins sans difficulté l'accord de Masatarô, fatigué comme je l'étais des bombardements incessants sur Londres, et nous voilà donc partis en paquebot pour New-York, où Rabinoff nous attendait sur le quai avec tout son staff. Je signai sur le champ un contrat d'un an portant sur cent représentations de Butterfly dans tout le pays, et pris sans plus tarder le train pour Chicago, où je devais donner ma première Butterfly américaine à l'Auditorium, une salle de quatre mille places ».
Butterfly, théâtre musical pour une cantatrice et un pianiste, créé en langue japonaise à Nishinomiya[1] en 2004
[2023-8-20
Je sors de l'audition enivrante d'une interview de Scotto pour France-Musique il y a vingt-cinq ans, dans un français parfait auquel je ne m'attendais pas. Je ne la considérais que comme un gosier d'exception et une superbe qualité d'émotion (insurpassable Butterfly...), je prends conscience qu'elle est un miracle d'intelligence et d'intégrité artistique.
Avec elle décidément, puisqu'elle en était comme l'ultime surgeon, c'est tout un monde qui disparaît et qui ne reviendra pas : chérissons-le puisqu'il vit en nous comme d'ailleurs vivent nos morts, puisque nous sommes en réalité leur unique tombeau.
https://www.radiofrance.fr/francemusique/podcasts/les-tresors-de-france-musique/memoire-retrouvee-renata-scotto-une-archive-de-1997-1ere-partie-9574468
https://www.radiofrance.fr/francemusique/podcasts/les-tresors-de-france-musique/memoire-retrouvee-renata-scotto-une-archive-de-1997-2eme-partie-1441092
https://www.radiofrance.fr/francemusique/podcasts/les-tresors-de-france-musique/memoire-retrouvee-renata-scotto-une-archive-de-1997-3eme-partie-4884266 ]
[1] dans la préfecture de Hyôgo, entre Osaka et Kobe.
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