2026/01/20 (火) 15:25~2026/02/03 (火) 0:26
- wmt02379
- Mar 23
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Updated: Mar 24
2026/01/20 (火) 15:13
Mail à un ami français grand amateur de kabuki (il se reconnaîtra !), qui m'avait encouragé à aller voir, contre toutes mes préventions, "Le maître du kabuki" (en japonais 国宝 Kokuhô, soit "trésor national"), qui avait fait un malheur durant les six derniers mois au Japon, où il avait dépassé les dix millions d'entrées, record absolu pour un film en prise de vues réelles. La médiocrité du scénario, qui n'hésite devant aucun poncif, et le matraquage publicitaire qui me donnait l'impression d'avoir déjà vu vingt fois le film, m'avaient découragé de suivre la meute. J'avais, comme on le constatera, moitié raison, moitié tort.
2026/01/02 (金) 15:25
J'ai vu Kokuhô 国宝 hier soir. Il y a deux films : celui, scénarisé, qui tient du roman de gare dont il est issu (Ozu et Kurosawa doivent se retourner dans leurs tombes !), et un docu prodigieux sur la scène de kabuki, où on voit des tas de choses inconnues de nous-mêmes, à commencer par le fonctionnement du supponすっぽん [1]. Les passages de hikinuki 引き抜き [2] sont remarquablement mis en évidence, les scènes de danses à deux (Ninin Dôjôji 二人道成寺[3])
formidablement mises en image, et je me suis revu cinquante ans en arrière, quand j'étais comme anéanti par la beauté de ce merveilleux théâtre. En trois apparitions fugitives (quel dommage qu'il ne soit pas plus utilisé), Tanaka Min[4] remporte la mise et renvoie les autres à leur identité de bons acteurs du commun, c'est la magie de l'acteur d'exception.
Bref j'ai passé grâce à toi une excellente soirée, et j'ai quasi rajeuni d'un demi-siècle, ça n'arrive pas tous les jours !
*
2026/02/03 (火) 0:26
J'ai visionné sur You Tube avec trente ans de retard (il n'est jamais trop tard pour bien ou mal faire) Philadelphia, de Jonathan Demme, avec Tom Hanks et Denzel Washington. Bon film de procès à l'américaine, courageux pour l'époque (1993) : un avocat en passe de mourir du sida attaque le cabinet juridique qui l'emploie, et qui l'a viré du fait de sa maladie. Une scène ne pouvait manquer de retenir mon attention, même si elle n'échappe évidemment pas aux divers poncifs dont le film est loin d'être exempt : le héros, homosexuel déclaré mais qui cachait sa maladie à son employeur, est (évidemment !) fou d'opéra, et impose à Miller, son conseil juridique noir (tous les avocats blancs se sont défilés) l'écoute de Callas dans La Mamma morta d'André Chénier, qu'il lui traduit et lui détaille avec force "oh!" et "ah!" extatiques en promenant autour de son salon sa potence à perfusion mobile : heureusement qu'il ne nous impose pas Dalida !
"Can you feel the heartache in her voice, dit-il à Miller, can you feel it, Joe ?"
Et de fait Callas est là dans toute sa raucité, qui me tint si longtemps, j'en ai honte, éloigné d'elle. Peut-être un amoureux de la voix comme je l'étais ne pouvait adhérer à un art si peu préoccupé de beauté et tellement d'expression. Il n'y avait pas de vidéo à l'époque, et je ne pus pleinement adhérer à l'art de Callas, jusqu'à en devenir ensuite littéralement coiffé, que lorsque je visionnai vers 84 ou 85, dans une salle de cinéma de Tokyo, donc sur écran large, ses mémorables débuts parisiens à l'Opéra devant Coty (décembre 1958). Je fus alors totalement scotché par sa beauté, son extraordinaire présence scénique et sa versatilité (elle avait clairement choisi pour marquer le coup en première partie un programme de récital qui pourrait avoir été destiné à trois cantatrices distinctes). Ce fut également en deuxième partie, en version scénique, son tout premier Acte II de Tosca avec Gobbi, prélude à une association qui devait rester inégalée. Comme le remarque son exégète John Ardoin, "as was frequently the case with Callas, seeing her makes hearing her more exciting, and the kinescope of the (Trovatore) Miserere is riveting". Représentation de gala ou pas, les chanteurs de complément et le choeur trahissaient la relative médiocrité de la programmation quotidienne du Garnier de l'époque. Quoi qu'il en soit, commença alors pour moi une période de dinguerie callassophile qui me fit collectionner un temps en CD la moindre de ses éructations, à tel point qu'elle occupe une part non négligeable, quoiqu'aujourd'hui quelque peu poussiéreuse, de ma discothèque.
[1] Le suppon est le monte-charge situé sur le 花道 hanamichi (passage surélevé au milieu du public reliant la scène proprement dite au fond du parterre). Le film permet de découvrir le fonctionnement, caché au public, de ce dispositif spectaculaire qui amène littéralement le grand premier rôle au contact même des spectateurs du parterre.
[2] Le hikinuki est une technique permettant de révéler instantanément un vêtement porté sous celui qui était jusqu'alors revêtu par l'acteur. Le procédé requiert une parfaite coordination entre l'acteur et l'assistant responsable de ce changement spectaculaire de costume. En tournant certaines scènes depuis le fond du plateau et vers la salle, le film révèle une collaboration souvent peu perceptible par le public.
[3] Ninin Dôjôji (1853) est une variation pour deux acteurs sur la pièce dansée la plus célèbre du répertoire, Musume Dôjôji (1735).
[4] Danseur de butô, chorégraphe et acteur (1945- ).
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