2026/04/11(土) 23:44~2026/04/15 (水) 21:45
- wmt02379
- Jun 14
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2026/04/11(土) 23:44
Le dernier jour de sa mission d'ambassadeur de France au Japon (1921-27), Claudel intègre à un horaire déjà épouvantablement chargé une visite au théâtre de kabuki Shimbashi Embujô, où le grand acteur Nakamura Fukusuke joue la scène célèbre de la princesse Yaegaki dans Honjô Nijûshikô (Les 24 exemples japonais de piété filiale), un test redoutable pour l'onnagata (acteur travesti). C'est pour ce grand comédien qui mourra de maladie dans la fleur de l'âge que Claudel avait composé en 1923 le mimodrame de La Femme et son ombre. 99 ans après, je viens d'assister cet après-midi au Kabuki-za à la même scène, donnée pour la première fois par un acteur relativement jeune encore (la quarantaine) qui l'a apprise de son père, lequel lui donne aujourd'hui modestement la réplique. Ledit père l'avait apprise lui-même (à seize ans !) de l'immense acteur Nakamura Utaemon (1917-2001), frère cadet de Fukusuke.
L'histoire culturelle de la France et du Japon semble ainsi dérouler son tapis devant mes yeux éblouis. La transmission familiale dans les arts japonais de la scène assure la survivance quasi intacte de spectacles remontant jusqu'au Moyen-Âge. Je me souviens de l'émotion incrédule du public de la Maison des Cultures du Monde, Boulevard Raspail, quand je leur apportai de Kyoto vers 2004-2005 trois acteurs de kyôgen, les farces qui se donnent entre deux nôs (la tragédie lyrique médiévale). Trois générations coexistaient : le grand père, Sennojô, acteur de légende alors âgé de 80 ans, le fils (50 ans) et le petit-fils (20 ans). Ils étaient censés donner deux saynètes de kyôgen, ainsi qu' une pantomime de Beckett, Acte sans paroles, où ils sont inégalables. Le problème est qu'ils ont oublié au départ de Kyoto de mettre dans leur grand baluchon de tissu les deux ou trois accessoires nécessaires pour le Beckett : que faire ? Je hasarde : ne pourraient-ils donner à la place la version kyôgen de La Farce du Cuvier [1], une saynète française du quinzième siècle qu'ils ont adaptée dans les années cinquante et qui s'est depuis intégrée de manière totalement indiscernable à leur répertoire ? Nous leur avions d'ailleurs demandé ce fleuron de la collaboration culturelle pour le programme de la journée inaugurale de la Villa Kujoyama [2], en 1992. Ils se concertent d'un regard : aucun problème. Et ils feront un triomphe.
2026/04/15 (水) 21:45
On revient toujours, dit-on, à ses premières amours, sans doute est-ce ce qui me fait retourner ces jours-ci avec tant de délices au kabuki, qui m'avait conduit au Japon et auquel j'avais consacré mes premiers travaux universitaires, bien modestes eu égard à l'immensité et à l'opacité du sujet, surtout pour les Occidentaux que nous sommes, et que j'avais eu tendance à abandonner lâchement après que j'aie eu mis le doigt dans la marmite fatale de l'action culturelle, et aussi de la production lyrique puisque, malgré des éclipses, j'ai passé l'essentiel de ma vie, disons depuis l'âge de 35 ans, à produire et surtout à mettre en scène au Japon des spectacles lyriques occidentaux. Un autre facteur m'avait tenu éloigné du kabuki, c'est-à-dire la conviction, partagée traditionnellement par la plupart des amateurs japonais (les "aficionados qui ont vu toréer Manolete"), que le théâtre auquel on assiste en avançant dans la vie n'est qu'une pâle version des spectacles sublimes auxquels on assista dans sa jeunesse, pour ne pas parler de ceux, mythiques, auxquels font allusion les anciens. C'est à dire que dans mon cas, j'étais arrivé au Japon alors que le monde du kabuki était dominé par la figure statuesque de Nakamura Utaemon, cet extraordinaire acteur travesti qui demeure pour moi l'archétype du grand acteur de théâtre, celui qui aimante littéralement les regards au point que tout semble disparaître sur le plateau lorsqu'il est en scène, fût-ce au milieu d'une foule. Utaemon avait d'ailleurs une technique que je n'ai retrouvée chez aucun autre acteur, y compris occidental, à savoir qu'il parlait (intentionnellement ?) de manière si basse dans un théâtre de 2000 places que l'on en était réduit à tendre l'oreille pour l'écouter, décuplant ainsi l'attention du spectateur. Quand je disais mon enthousiasme à mes amis japonais (du moins ceux qui connaissaient quelque chose au kabuki...), ils me répondaient souvent : ah, si vous aviez vu Rokudaime ! Rokudaime (1885-1949), c'est à dire Onoe Kikugorô VI (en japonais Rokudaime, soit "sixième du nom"), l'un des rarissimes acteurs dont il suffit de dire le quantième pour le désigner, même Utaemon (qui lui aussi du reste était un "rokudaime"...) ne parvint pas à ce statut. Les acteurs de kabuki, tels des rois, portent en effet des noms de scène traditionnels affublés d'un quantième dont ils changent au cours de la vie en fonction de leur accession à la prééminence artistique. Rokudaime reste l'archétype du kaneru yakusha, l'assoluto capable de jouer avec une égale maîtrise les rôles masculins et féminins, comme on peut en juger d'après un film tourné dans les années trente : Ozu, dont c'est l'unique documentaire (il était sous contrat chez la Shôchiku, compagnie de production de spectacles tentaculaire qui tient aussi le monde du kabuki), le montre dans une danse célèbre où l'acteur doit interpréter dans la succession les émois d'une jeune fille soudain possédée par l'esprit du lion mythique dont elle a tenu le masque en main.
Les grands acteurs ne sont plus. Ceux de ma jeunesse ont soit disparu, soit sont en passe de disparaître, et ils n'ont pas été remplacés. Et pourtant, quand on retourne ces temps-ci au kabuki, on est frappé par le niveau remarquable de la représentation, par la technique de fer dont disposent ces gens qui ont été plongés enfants dans le chaudron magique et ont assimilé inconsciemment un répertoire intangible qui ne peut faire l'objet d'aucune pédagogie explicite. Ce qui me frappe aussi est combien j'ai moi-même été marqué par ce théâtre que j'ai tant vu autrefois (au point à une époque de ma vie d'avoir établi mon camp de base au deuxième balcon du Kabuki-za), et combien mes pauvres mises en scène lui doivent : parfois tout simplement parce que les salles où nous donnions nos spectacles, sans bien entendu lui être exclusivement consacrées, pouvaient être pourvues à toutes fins utiles des éléments spécifiques de la scène de kabuki. C'est ainsi que dans la scène finale de Don Giovanni j'utilisai pour l'entrée du "signor Commendatore" la trappe munie de monte-charge, élément situé au centre du plateau de kabuki, qui fit écrire à Francis Marmande, alors à Kyoto et qui assistait au spectacle, je rosis encore sous l'éloge, qu'il s'agissait de "l'une des plus saisissantes apparitions de statue du Commandeur que l'on ait vues". Reprenant l'autre jour après vingt ans la captation de ce Don Giovanni (j'ai coutume de dire que pour visionner ses propres captations plus d'une fois aux fins de vérification il faut être ou très nombriliste ou très masochiste), je fus stupéfait de constater que j'avais utilisé pour ladite scène (et l'avais complètement oublié !) un jeu de scène caractéristique des pièces démonologiques du kabuki : c'est ainsi que, tel un spectre vengeur de ce théâtre, alors que Don Giovanni avait fini par lui échapper côté cour, la statue élevait lentement le bras dans la direction du méchant homme, qui portait les mains à sa nuque et, irrésistiblement attiré par la force surnaturelle qui émanait du spectre, revenait en tournoyant sur lui-même se blottir dans les bras du Commandeur, lequel l'entraînait avec lui dans les profondeurs par un mouvement cette fois descendant du monte-charge.
[1] Le mari, tourmenté par son épouse et sa belle-mère, a dû sur leurs instructions écrire un relevé des tâches domestiques qu'elles lui assignent. Lorsque sa femme tombe par accident dans la cuve où il doit faire la lessive, il refuse d'abord de la tirer hors de l'eau, arguant que ceci ne figure pas sur son registre, et n'accepte de la sauver qu'à condition qu'elle reconnaisse qu'il redevienne le maître chez lui.
[2] Résidence d'artistes français édifiée en 1992 sur le site originel de l'Institut franco-japonais du Kansai, à Kyoto.
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