2026/05/12 (火) 16:01
- wmt02379
- Jun 14
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2026/05/12 (火) 16:01
Ce mois-ci, le jeune Onoe Sakon (dix-neuf ans) hérite au Kabuki-za du nom de Tatsunosuke, qu'inaugura son grand-père. Le kabuki, l'opéra aussi du reste, est par excellence un art du souvenir, et en l'occurrence le souvenir dont il s'agit m'est particulièrement cher. C'était au début des années 80, et j'ai eu la chance de passer deux ou trois jours dans la maison d'été à la montagne qu'occupait la famille d'Onoe Shôroku, illustre titulaire de ces rôles aux maquillages outranciers et à la virilité tapageuse qui sont l'emblème du kabuki. Depuis l'époque de l'occidentalisation du pays, les acteurs de ce théâtre ont souvent fait leurs études primaires et secondaires à l'école dite de l'Étoile du matin, à Tokyo, tenue par la congrégation des marianistes français, et ils connaissent souvent assez bien notre langue. C'était particulièrement vrai de Tatsunosuke, le fils de Shôroku, qui improvisa alors, sans doute à mon intention, un récital de chansons françaises en s'accompagnant avec talent à la guitare. Parti pour faire une grande carrière dans la manière de son père dont le nom lui fut d'ailleurs attribué à titre posthume, Tatsunosuke mourut prématurément de maladie à quarante ans. Son petit-fils, de constitution frèle et de manières délicates, semble destiné à ajouter les rôles travestis à la tradition familiale : sans doute à titre de kaneru yakusha maîtrisant également les deux emplois, mais peut-être in fine en se cantonnant dans les rôles travestis, il a en effet tout le temps à l'orée de sa carrière pour choisir sa voie. La prise de nom (l'acteur peut en changer successivement trois ou quatre fois) est une étape importante dans la trajectoire du comédien : attirant sur lui pour tout un mois de représentations la lumière et l'investissant dès lors de responsabilités nouvelles, elle peut constituer comme un déclic et jouer un rôle non négligeable dans l'affirmation de ses dons. En revanche, quand l'acteur se sent écrasé par l'aura de son prédécesseur, ou quand les vieux habitués lui font sentir la différence, le nouveau nom peut se révéler une effrayante tunique de Nessus. Sans que l'on puisse affirmer avec certitude que l'accident cérébral dont a souffert l'actuel Nakamura Fukusuke, petit-fils de celui pour qui Claudel écrivit La Femme et son ombre, soit attribuable à un phénomène de ce genre, on est conduit à s'interroger. Fukusuke, neuvième du nom, est pourtant un admirable acteur, on en jugera par l'élégance et la suprême maîtrise dont il fait preuve dans la prodigieuse danse que voici, donnée qui plus est, on a peine à le croire et l'on n'en peut éprouver qu'un sentiment plus épouvantable encore de gâchis et de commisération, six semaines avant de succomber à son terrible accident :
Héritier naturel de la lignée d'acteurs à laquelle appartenait son oncle, le grand Utaemon auprès de qui il étudia (en fermant les yeux on croyait entendre l'aïeul sublime), il semblait destiné à accéder à ce nom, le plus prestigieux pour un onnagata, et rendu d'autant plus illustre par la prodigieuse carrière de son maître, mort en 2001. En septembre 2013, la compagnie de production annonça officiellement que Fukusuke accèderait l'année suivante au nom d'Utaemon VII dans le cadre d'une cérémonie solennellement intégrée à la série mensuelle de représentations de mars. La marche fut-elle trop haute ? Les mots qu'il employa dans la conférence de presse qui suivit ne furent sans doute pas que de pure forme : "Je ressens une pression considérable, je me sens investi d'une énorme responsabilité". Le 12 novembre, il fit une hémorragie cérébrale qui le laissa hémiplégique et partiellement aphasique. Il n'en entama pas moins un processus proprement existentiel de rééducation motrice et verbale qui lui permit, toujours sous le nom de Fukusuke, de reparaître en public à partir de 2018 dans des rôles relativement statiques et comportant peu de texte, moyennant la présence derrière lui d'un assistant vêtu et cagoulé de noir afin de le soutenir si nécessaire et de parer à toute éventualité. Sa dévotion suscite l'admiration, ainsi qu'une vive émotion dans le public essentiellement féminin de ce théâtre, mais je ne suis sans doute pas le seul à éprouver une certaine gêne à voir ainsi se produire au cours d'une représentation en forme du Kabuki-za, et donc au milieu de ses collègues "sains", ce merveilleux acteur qui, reconnaissons-le, n'est plus malgré tous ses louables efforts que l'ombre de lui-même. On en jugera par ce spectacle privé de 2022, où sa formidable présence scénique ne peut que faire plus amèrement regretter encore la terrible infirmité qui le frappe.
(de 14'22" à 25'45")
Un grand merci cher Michel pour ces précieuses évocations si finement commentées de grands moments musicaux ou théâtraux que tu nous fais découvrir ou redécouvrir avec délice et érudition!