2026/04/21(火) 18:01~2026/04/25 (土) 19:18
- wmt02379
- Jun 14
- 4 min read
2026/04/21(火) 18:01
L'air du prince Yeletski dans La Dame de Pique compte à n'en pas douter parmi les mélodies les plus sublimes du répertoire. Tous les grands barytons russes s'y illustrèrent, mais Pavel Lisistian y remporte sans aucun doute la palme,
tandis que le regretté Dimitri Hvorotovski, parti trop tôt, en fit son cheval de bataille, remportant en le donnant le concours Glinka dont le jury regroupait, sous la férule de la grande Irina Arkhipova, les gloires vocales de ce qui était encore pour quelques brèves années l'Union Soviétique,
ou encore celui de Cardiff qu'il s'adjugea devant rien moins que Bryn Terfel et qui le fit accéder au vedettariat international.
Il ne cessa ensuite de s'illustrer, au concert ou à la scène, dans ce joyau absolu du répertoire russe.
L'air est étrange : le malheureux Yeletski n'ayant en effet guère que cela à chanter, le titulaire a intérêt à ne pas se louper, un peu comme celui du rôle de Valentin dans Faust, pour qui Gounod, j'y reviendrai d'ailleurs, ajouta après coup à l'intention de tel baryton londonien la célèbre invocation ("Avant de quitter ces lieux"), que l'Opéra de Paris s'obstina d'ailleurs ensuite pendant un siècle par un purisme ridicule à ne pas donner, alors qu'elle était chantée sur toutes les scènes du monde : nul doute que les touristes étrangers de passage devaient s'étonner de ne pas l'entendre ! Mais surtout, l'air de Yeletski est un véritable cauchemar pour le metteur en scène, sinon pour les deux interprètes. Il s'agit en effet d'un personnage d'amoureux transi, prince tout de même et que l'on ne peut éconduire si aisément, qui proclame sa passion sans espoir à la belle Lisa, laquelle en aime un autre et qui doit donc montrer qu'elle supporte en silence le délire de son interlocuteur. C'est ainsi que l'un des airs les plus sublimes du répertoire, unique faire-valoir dans la Dame du premier baryton, est le plus souvent accueilli à la scène par les minauderies impatientées du soprano, qui doit indiquer qu'elle n'a d'autre désir que de fuir au plus vite cet insupportable fou d'amour. Pour pimenter encore la chose, il s'agit d'un da capo (mais de paroles différentes) où la femme aimée doit faire suffisamment ressentir par son comportement dans la première partie de l'air qu'elle ne veut pas de lui, afin de convaincre son interlocuteur dans le retour de la (sublime) mélodie qu'il en restera pour ses frais. Cela ne le décourage d'ailleurs pas de revenir à la charge pour terminer sur un admirable tenuto, assorti au besoin pour finir d'épater la galerie, sinon hélas la donzelle, d'un messa di voce d'école. Dans le meilleur des cas elle attend plus ou moins patiemment qu'il en ait fini,
mais il n'en est pas toujours ainsi : elle peut aussi le planter, horresco referens, au milieu de son fameux messa di voce,
quand elle ne doit pas composer en catimini avec la présence muette de l'élu de son coeur, un officier désargenté qui assiste avec mortification à la scène.
2026/04/25 (土) 19:18
Quoi qu'il en soit des problèmes posés par l'air de Yeletski, le martyre du metteur en scène d'opéra, que j'apprécie en collègue bien que je ne me sois jamais risqué moi-même dans cette galère turquesque (je me suis pourtant appuyé avec délices L'Italienne à Alger), atteint sans doute son comble dans la scène préludant au grand air de bravoure de Konstanze dans L'enlèvement au sérail. Chacun est dans son rôle : le despote oriental vient de faire savoir à la belle captive échouée sur ses bords après un naufrage que se refuser à lui ne signifiera pour elle pas seulement la mort, mais des tortures (Martern), des tortures de toutes espèces (aller Arten), ce à quoi le soprano lui répond dûment en héroïne tragique égarée dans ce Singspiel qu'elle accepte les atrocités qu'il voudra bien lui infliger, pourvu qu'il ne la contraigne pas à rompre son serment de fidélité à l'homme qu'elle aime. Jusqu'ici, comme dit l'autre, tout va bien.... Le problème est que l'incorrigible Mozart, que l'on a connu meilleur dramaturge (mais il n'avait pas encore rencontré Da Ponte...), fait précéder cet air d'abattage par un sublime prélude orchestral avec obligato d'instruments à cordes et à vent, laissant les deux personnages se retrouver pendant deux grosses minutes d'horloge, une éternité au théâtre, à ne savoir que faire sur le plateau désert. Le metteur en scène déconcerté, c'est le cas de le dire, a le plus souvent recours alors à une pantomime ridicule, illustrée notamment avec une louable conviction par Gruberova dans telle version dirigée par Böhm, visant par toutes sortes de contorsions et simagrées à faire appel à l'humanité supposée, ou tout du moins espérée, de son tortionnaire moyen-oriental.
Le responsable scénique de la version Rothenberger se tire plutôt mieux de l'exercice avec la seule bonne idée que j'ai relevée dans un océan d'inepties, le coup des janissaires qui viennent par trois fois bloquer l'issue par laquelle l'infortunée tente de s'enfuir, ses protestations muettes étant demeurées vaines.
Pour le reste, on ne nous épargne rien : le soprano de telle captation télévisuelle tournée dans un hangar à avion (?) prend soudain ses jambes à son cou pour nous faire découvrir l'intérieur du théâtre ou ce qui en tient lieu, poursuivie par son tortionnaire, le public déambulant et une caméra accrochée à ses basques.
Ou encore ce topos, repris à diverses variations près : le despote se jette goûlument sur la donzelle (ces Ottomans ont de ces manières...), elle perd opportunément connaissance, ce qui n'a en effet aucune importance puisque pour l'instant elle n'a rien à chanter (rassurons-nous, elle aura de quoi se rattraper dans la suite de ce feu d'artifice vocal). L'homme considère gravement ce corps inerte étendu à ses pieds. Tempête sous un crâne : je ne vais tout de même pas la violer... Et tandis qu'il débat intérieurement de ce passionnant projet elle se réveille heureusement à point nommé pour chanter son air.
Encore peut-on mettre un sens, fût-il pitoyable, sur ce qui se passe sur scène dans les versions diverses qui précèdent. Je mets au défi les chanteurs eux-mêmes, à commencer par la délicieuse Lisette Oropesa, d'avoir compris quoi que ce soit à ce que le (non) regretté Hans Neuenfels, imperator du Regietheater, a voulu exprimer dans la version particulièrement gratinée que voici. Le savait-il lui-même ?
Comments