2026/06/20 (土)19:53
2026/06/20 (土)19:53
Comme un courrier des lecteurs. Mon ami Ch. L., qui se reconnaîtra, répond d'une manière pour moi totalement fascinante, et extraordinairement instructive, à un passage de la livraison de printemps où j'indiquais comment, visionnant après vingt ans la captation d'un Don Giovanni que j'avais monté en 2004 à Kyoto, j'avais été, avais-je dit, stupéfait de constater que j'avais utilisé pour la scène du Commandeur (et l'avais complètement oublié !) un jeu de scène caractéristique des pièces démonologiques du kabuki : c'est ainsi que, tel un spectre vengeur de ce théâtre, alors que Don Giovanni avait fini par lui échapper côté cour, la statue élevait lentement le bras gauche dans la direction du grand seigneur méchant homme, qui portait les mains à sa nuque et, irrésistiblement attiré par la force surnaturelle qui émanait du spectre, revenait en tournoyant sur lui-même se blottir dans les bras du Commandeur, lequel l'entraînait avec lui dans les profondeurs par un mouvement cette fois descendant du monte-charge central par lequel il était apparu.
Il s'agissait en l'occurrence d'un démarquage littéral du 連理びき(renribiki, ou attraction spectrale), tournoiement conclusif compris, que j'avais à l'évidence puisé dans ma fréquentation assidue du drame démonologique かさね (Kasane, du nom de l'héroïne) : j'avais en effet bien des années auparavant accompagné jusqu'à Paris, pour une série de représentations données en 1986 au Théâtre Mogador, deux des plus grandes vedettes du kabuki d'alors, le grand rôle masculin Kataoka Takao (aujourd'hui Kataoka Nizaemon, les acteurs de kabuki changent de nom au cours de leur carrière en fonction de critères spécifiques), et le prodigieux acteur travesti, ou onnagata, Bandô Tamasaburô. J'avais été chargé de la rédaction du programme destiné au public et de l'enregistrement d'un commentaire en français disponible sur écouteurs, et j'avais donc à cet effet assisté à maintes reprises, tant au Japon qu'en France, à ce spectacle dont on conserve miraculeusement sur You tube une captation de quatre ans antérieure par les mêmes artistes (1982). L'attraction exercée par le spectre sur sa "victime" est remarquablement mimée par Takao à partir de 48'50", et on commence à percevoir le bras tendu de Tamasaburô à partir de 50'25", les choses devenant plus nettes à 51'20" : il faut bien sûr un peu d'imagination pour s'y retrouver dans l'obscurité propice aux scènes démonologiques du kabuki...
On trouvera de cette scène (à partir de 11'30") une version plus lisible dans cette représentation donnée en 2006 par Ichikawa Ebizô (l'actuel Danjûrô) et Ichikawa Kamejirô (l'actuel Ennosuke). La virtuosité avec laquelle Ebizô fait ressentir qu'il semble lutter contre une force surnaturelle qui le retient vers l'arrière est impressionnante. On notera l'efficacité pour traduire visuellement cette puissance d'un accessoire aussi simple que la natte de paille dont il se couvre la tête : est-il théâtre plus "théâtral" que le kabuki ?
Le geste du fantôme, main levée, avait évoqué pour mon ami celui du "transi" de René de Chalon, cette impressionnante sculpture de Ligier Richier (vers 1545-47) qui représente le corps en putréfaction du disparu en la collégiale Saint-Étienne de Bar-le-Duc : le prince blessé fatalement à la guerre, et qui mourut le lendemain, avait en effet selon la tradition eu le temps d'exprimer le souhait d'être représenté tel qu'il serait trois ans après sa disparition. Cet étrange gisant écorché et dressé contemple son coeur qu'il brandit du bras gauche tendu vers le ciel (de 5'05" à 5'30").
Étranges correspondances métaphysiques et macabres aux deux extrémités de l'Eurasie...
Comments