2026/07/22 (水) 16:40~2026/07/24 (金) 23:42
2026/07/22 (水) 16:40
Nous y voici, comme chaque année à pareille époque. Bien des lecteurs de ce site s'y retrouveront, y ayant effectué un ou plusieurs séjours. Je ne vois aucune raison de changer quoi que ce soit à un texte déjà ancien paru, ses responsables me le pardonneront sans doute, dans le Bulletin de la Société Paul Claudel.
Il est sur les rives du lac de Chûzenji, dans la périphérie montagnarde de Tokyo, une demeure du plus pur style japonais que l'on associe depuis près d'un siècle au souvenir de Claudel, bien qu'elle ait été acquise par l'État français préalablement à la mission de "l'ambassadeur-poète", et qu'elle ait abrité après lui des générations de membres de tous niveaux du personnel de l'Ambassade accompagnés de leurs familles. Mais telle est l'aura de Claudel au Japon qu'il a tendance à y éclipser tout ce qui s'est fait hors de lui dans la coopération bilatérale.
Claudel a adoré Chûzenji, qui fut depuis l'ère de la modernisation du Japon (fin du dix-neuvième siècle) une destination touristique particulièrement appréciée de ceux qui, natifs fortunés ou résidents étrangers, cherchaient durant l'été une diversion à la touffeur accablante de Tokyo. La maison, bâtie sur une parcelle louée auprès d'un temple bouddhique du voisinage, était quant à elle propriété de la France depuis déjà une douzaine d'années lorsque Claudel prit à la fin 1921 son poste d'ambassadeur à Tokyo. Il séjourna à maintes reprises à Chûzenji, y passant l'essentiel des étés 22, 23, 24 et 26 (l'année 25 ayant été celle du congé cumulé que prenaient tous les trois ou quatre ans les diplomates en poste dans des pays lointains), et il y multiplia les escapades de fin de semaine à toutes les saisons que propose la nature généreuse du Japon, consignant dans son Journal une quinzaine de séjours dont certains ont informé les proses poétiques de L'Oiseau noir dans le soleil levant, et rédigeant dans cette agréable retraite de nombreuses pages du Soulier de Satin.
Parallélépipède parfait, la maison est tout à la fois d'une simplicité biblique, et d'une beauté propre à couper le souffle de celui qui pour la première fois la découvre. Du plus pur style japonais, n'admettant donc d'autre matériau que nattes, planchers de bois noir et cloisons coulissantes, elle est tout entière tournée vers le lac qui littéralement la baigne, et semble suspendue entre le ciel, l'eau, le feuillage aux teintes changeantes et le spectaculaire cône volcanique qui lui fait face et dont le marcheur passionné qu'était Claudel ne manqua pas d'effectuer dès le premier été la tentante ascension. Une longue fenêtre en bandeau, qui n'est pas sans évoquer celles dont Le Corbusier ou Mallet-Stevens agrémentaient dans les années vingt leurs architectures modernistes, court tout le long de la façade, et l'on pourrait se croire penché au bastingage de quelque vaste embarcation, "entièrement mélangé" pour reprendre les termes d'une lettre à Milhaud " à la forêt, au ciel, à la nature".
Faite d'un matériau fragile, occupée pendant la moitié de l'année où il n'y règne pas des températures polaires par des familles accompagnées d'enfants, la villa dut faire l'objet dans les années cinquante d'une première campagne de réhabilitation, rendue possible par la concomitance des travaux de reconstruction du bâtiment de l'ambassade de Tokyo qui avait été détruit par les bombardements. Un demi-siècle plus tard, et alors que la nécessité se faisait cruellement sentir d'un nouveau programme de réparations, on vient de se retrouver dans une situation administrative comparable : la reconstruction en 2008-2009 de la chancellerie de Tokyo a en effet dégagé la possibilité budgétaire d'une intervention sur Chûzenji, visant à mettre le bâtiment aux normes, à en renforcer les structures, à rafraîchir les intérieurs et à fournir une appréciable amélioration du confort, sans changer pour autant quoi que ce soit à l'architecture des lieux ni à leur précieux caractère traditionnel. La livraison de la villa rénovée à ses (heureux) usagers, qui a eu lieu en octobre 2009 après six mois de travaux, permet d'augurer avec gourmandise de la troisième jeunesse du plus exotique à n'en pas douter des décors claudéliens.
2026/07/24 (金) 23:42
Le site d'Oze, comme bien souvent, à une heure ou deux de voiture au départ de Chûzenji : on la laisse dans un parking voisin, on prend, on n'a pas le choix, le taxi collectif sans doute imposé par la mafia locale (on y accédait directement il y a encore peu d'années...), arrivés à destination au sommet de la moyenne montagne on rejoint à pied par une combe ce que je n'ai pu mieux décrire lors de ma découverte du site à un ami français trop tôt disparu (un autre...) que comme "un paysage de l'âme" : un marais d'altitude parsemé de fleurs sauvages que l'on parcourt sur un lacis de planches surélevées, entre deux montagnes aux formes douces qui semblent des divinités protectrices. Le site a été rendu immensément célèbre à la fin des années quarante par l'une de ces mélodies inclassables, quelque part entre le lied et la chanson populaire, dont je me suis amusé autrefois à fournir le contenu d'un récital chantable en français qui fut enregistré au tournant du siècle par le mezzo Brigitte Balleys et mon ami le pianiste Thierry Ravassard, lequel ne lira sans doute pas ces lignes sans nostalgie. On pardonnera aux vers de mirliton de Souvenir d'été, ils ne trahissent j'en atteste nullement l'original, interprété ici par la délicieuse Yumiko Samejima, la reine inégalée de ce répertoire.
Lorsque revient l'été je me ressouviens
Du ciel lointain d'Oze, de ce ciel lointain
Les formes douces, les chemins dans les champs
Semblent se dessiner dans le brouillard
Les mizubasho[1] fleurissent, fleurissent
Comme s'ils faisaient un rêve
Sur les bords de l'étang
Et le ciel se pare des lueurs du couchant
Le ciel lointain d'Oze, ce ciel lointain
Lorsque revient l'été je me ressouviens
Du voyage à Oze, du voyage aux champs
Parmi les fleurs, et caressées par le vent
Les îles paraissent flotter sur l'étang
Les mizubasho parfument, parfument
Comme s'ils faisaient un rêve
Les bords de l'étang
Je ferme les yeux, et j'imagine rêveur
Le ciel lointain d'Oze, ce ciel lointain
Pour rendre mieux justice, y compris musicalement, à ce florilège, trois mélodies qui m'en sont particulièrement chères, toujours dans l'interprétation de référence de Yumiko Samejima : La lune sur les ruines du château (1901),
Le bateau qui part (1922)
et Ce que j'ai dit au brouillard (1960)
[1] Le lysichite blanc, plante de marais originaire du Japon, fleurit à Oze début juin.
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